Steve Frécinaux

Légumineuse hivernale

Si vous connaissez la salade frisée, qui nous donne parfois, par temps ensoleillé la conviction profonde d’avoir un indubitable lien de parenté avec ces petits agneaux si mignons qui ont parfois la gentillesse de partager nos repas, et qui, et ce n’est pas peu dire, s’accomode très bien avec des lardons (la salade, donc), vous connaissez peut-être aussi la salade pommée que l’on trouve assez fortuitement sur nos étalages cet hiver (bien que ce ne soit vraiment pas la saison), et qui, après les GSM à sonnerie polyphonique et Lorie, est sans aucun doute possible le pire fléau de ce début de vingt-et- unième siècle.

Mais si, vous savez, ces salades de chez Carrefour, qui sous des dehors attrayants cachent un coeur trop souvent d’un brun indescriptible, à tel point que l’on pourrait légitimenent se demander si, par hasard, lesdites salades n’auraient pas été cultivées un peu trop près de la fosse septique (et non “sceptique” comme j’entends déjà certains me signaler, la fosse risquerait sinon d’en rester dubitative) de Nicolas Sarkozy.

N’allez surtout pas imaginer que je pense que les ennuis provoqués par la salade pommée surpasse ceux que l’on doit à certains, notamment ces bienheureux qui, chez nos amis français, n’y connaissent rien mais légifèrent quand même, c’est juste que j’estime que ces gens-là ont allégrement dépassé le stade de fléau.

Cette immonde chose verdâtre, donc, qui n’a plus que probablement pas le souvenir des champs, et qu’on a même peine à imaginer dans une serre, cette affreuse laitue qui, j’en suis sûr, irait jusqu’à repousser les limaces, et qui, pour presque un euro cinquante, n’offre pas à notre estomac suppliant le quart du tiers de ce que lui offrirait l’une se ses collègues estivales à 50 centimes, nous permet, une fois n’est pas coutume, d’alimenter davantage la poubelle que, justement, notre pauvre estomac, qui, décidément, doit avoir le coeur bien accroché pour supporter tout ce que notre industrie moderne lui fait subir…

Comme vous pouvez l’imaginer, j’ai moi-même été confronté récemment à cette espèce dégénérée qui, à l’instar de Mr Fourneau, tente tant bien que mal de se faire passer pour une grosse légume, mais qui fournit, à n’en point douter, à peu près autant de matière commestible que deux petits pois Marie-Thumas (ou Bonduelle, je crois, aujourd’hui), et encore, en en choisissant deux maigrelets !

Après le marathon du nettoyage, qui consiste, comme vous l’aurez deviné, à écarter tant bien que mal les feuilles extérieures, presque sèches, pour atteindre le coeur de la plante potagère, qui donc, comme je le disais tout à l’heure, a acquis une couleur brunâtre peu ragoûtante, et qui n’est pas celle de la terre, sans pour autant exhaler l’odeur inhabituelle voire nauséabonde de l’argent planqué au Luxembourg (que Mr Reynders tente tant bien que mal de faire revenir dans notre beau pays), il faut avouer que nos espoirs pourtant modestes s’avèrent déçus par la récolte miraculeuse qui en découle, c’est-à-dire les trois misérables feuilles à l’aspect à peu près normal que l’on a péniblement réussi à en tirer, et qui surnagent lamentablement dans les quelques centilitres de vinaigrette tapissant le saladier désespérément vide, à tel point qu’on est en droit de penser que l’on va manger de la vinaigrette à la salade, et non l’inverse !

Vous l’aurez compris, la salade pommée est en passe de surpasser Georges Bush dans le domaine des nuisibles, car celle-ci, au contraire du second (bientôt relégué, espérons-le, au rang de fléau à la retraite), risque fort de revenir chaque année pendant encore longtemps, bien que, comme même les meilleures choses ont une fin, les sondages plaçant le concurrent démocrate de GWB en tête de la course à la présidence pourraient bien s’inverser lors du scrutin… Néanmoins, et heureusement pour la Terre, la salade pommée, bien que complètement stupide, vous en conviendrez, ne risque pas, aussi étonnant que cela puisse paraître, d’être nommée à la tête de l’une des nations les plus puissantes du monde.

Et c’est heureux, car la salade pommée est une herbe pleine de fiel, pour preuve cette phrase issue de l’ancien testament (j’endends d’ici les gens soupirer) :

Feuille pour feuille, dent pour dent !